LES COLONS CONFRONTÉS À LA FAMINE À SAINT-FÉLIX-DE-KINGSEY

Les archives du fonds de la fabrique de Saint-Félix-de-Kingsey se révèlent une bonne source d’informations sur les conditions de vie excessivement difficiles des colons venus s’établir dans les Cantons de l’Est. À la fin du 18e et au début du 19e siècle, les premiers défricheurs de la région sont d’abord des loyalistes américains demeurés fidèles à la couronne d’Angleterre. À la fin de la décennie 1820, de nombreux Canadiens-Français, contraints de quitter les fermes surpeuplées des rives du Saint-Laurent, viennent à leur tour coloniser ces terres. L’un des principaux artisans de la vitalité de cette nouvelle paroisse est sans nul doute le légendaire curé Hubert Robson, reconnu pour sa grande robustesse et son dévouement remarquable. En 1842, celui-ci quitte sa cure de Drummondville pour la mission de Saint-Félix-de-Kingsey. Dix ans auparavant, il assistait en compagnie d’autres prêtres à la bénédiction de la pierre angulaire de l’église de cette paroisse à laquelle il est demeuré profondément attaché. Cette église, à défaut de financement adéquat, ne sera terminée que trente ans plus tard. Car la paroisse est pauvre, très pauvre même, comme le témoigne certains documents conservés au CAR Séminaire de Nicolet.

En 1833, une sécheresse sévit tout l’été. La poignée de paroissiens, qui doit se contenter régulièrement de pain noir, se voit subitement confrontée à la famine : « La récolte manqua complètement et à l’approche de l’hiver plusieurs colons étaient menacés de mourir de faim. Il arrivait souvent que manquant de tout aliment, ils se voyaient forcés de se nourrir d’herbages et de racines sauvages ». Ces pauvres gens doivent parfois effectuer un très long trajet à travers bois pour se rendre à Saint-Grégoire dans l’espoir de se procurer quelques aliments à crédit. Or, les commerçants de cette localité ne peuvent tout simplement pas soutenir une telle créance. Face à cette tragédie, les deux entrepreneurs chargés des travaux de construction de l’église de Saint-Félix-de-Kingsey, Jean-Baptiste Trudel et George Bourk, envoient une pétition au gouvernement dans le but d’obtenir un octroi leur permettant de porter secours aux paroissiens. Anxieux de convaincre les autorités de l’urgence de la situation : « Ils firent un grand festin auquel ils convièrent tous les habitants de la colonie. (…) le menu ne consistait qu’en viande de chiens apprêter pour la circonstance. C’est pourquoi ils purent alléguer dans leur requête que la colonie, après avoir épuisé tout moyen de subsistance, était réduite à se nourrir de viande à chiens. » L’appel à l’aide est entendu. Le gouvernement accorde suffisamment d’argent à la colonie pour lui permettre de supporter cette famine avant qu’elle ne fasse de victimes.

La première réunion du conseil municipal du township de Kingsey se tient le 28 juillet 1855, alors qu’on élit John Treholm à titre de premier maire. L’érection canonique de la paroisse, elle, a lieu le 14 novembre 1859. Le site où se dresse le village (French Village) est tellement enchanteur que l’on espère y fonder la première ville des Cantons de l’Est. Espoir principalement basé sur le passage éventuel de la ligne de chemin de fer le Grand Tronc susceptible d’insuffler un essor économique important à la nouvelle paroisse. Au grand désarroi des élus, la compagnie privilégie un trajet qui évite Saint-Félix-de-Kingsey en passant par Richmond, Danville et Warwick : « Et la montagne de Kingsey garde son diadème de beauté, dans son royal isolement. (…) Notre village demeure néanmoins l’un des plus enchanteurs », se console un témoin anonyme.

Si anglophones et francophones contribuent à la colonisation des townships, il n’en demeure pas moins que deux solitudes qui s’y côtoient. Le clivage linguistique contraint même le prêtre de Saint-Félix-de-Kingsey à célébrer une messe en français et une autre en anglais afin d’épargner certaines susceptibilités. Malgré quelques concessions de part et d’autre, cette cohabitation linguistique ne se passe pas toujours sans heurt, comme le relate l’anecdote suivante : « Il y avait ce jour-là beuverie chez un nommé Champoux. La chicane s’est élevée entre canadiens et irlandais. Ces derniers avaient le dessus et ils se mirent en devoir de brûler le père Jacob Carignan qui était plein comme un œuf. Ils l’avaient jeté derrière la bûche dans la cheminée et le vieillard se laissait faire comme un mort. On alla avertir le père Jos Chainey qui travaillait seul dans son champ. (…) Le père Chainey saisit son compatriote d’une main. Il était seul contre sept. Il protégeait habillement sa retraite quand un banc qu’il n’avait pas vu faillit le faire tomber. Il cassa une patte du banc s’en faisant une arme. En un clin d’œil les irlandais avaient quitté la place, excepté l’un d’eux qui gisait là, inanimé. Il mourut quelques jours après. Le père Chainey fût traîné devant les tribunaux, mais honorablement acquitté. ».

Aujourd’hui, malgré une population non négligeable d’anglophones, les Cantons de l’Est demeurent majoritairement francophones. Scierie, manufactures et compagnie de transport installés à Saint-Félix-de-Kingsey témoignent de la vitalité économique actuelle de ce village.

Référence : Église de Saint-Félix-de-Kingsey vers 1877
Fonds Fabrique Saint-Félix-de-Kingsey, F362/A14/13

Photo de Centre d'Archives Régionales Séminaire de Nicolet.

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