LE FILS DE LOUIS XV INHUMÉ À BÉCANCOUR ?

Décidément, l’onde de choc de la Révolution française a connu des répercussions jusque chez-nous. Alors qu’elle déversait quelques dizaines de prêtres réfractaires sur les rives du Saint-Laurent, plusieurs nobles français émigraient vers les États-Unis et le Canada, afin d’échapper à la répression. Bon nombre de ces émigrants entrèrent au pays sous de faux noms, il devint alors assez facile pour certains d’entre eux de conserver leur identité d’emprunt. Pas étonnant, alors, que quelques mythomanes en profitent pour laisser planer volontairement un voile de mystère sur leur véritable provenance. C’était le cas pour le prétendu séjour du duc de Caulaincourt à Baie-du-Febvre, auquel nous consacrions récemment une chronique. Cela semble aussi vouloir se reproduire, quoique de manière plus discrète, pour un autre personnage aux origines mystérieuses ayant résidé à Bécancour au début du 19e siècle. D’après certains documents d’archives du CAR, l’orfèvre Jean-Baptiste Decaraffe, qui s’installa en cette municipalité en 1799, serait nul autre que Jean-Louis Bourbon, fils naturel de Louis XV.

Selon l’abbé et historien A.H. Gosselin, Jean-Louis Bourbon, alias Jean-Baptiste Decaraffe, serait entré au pays costumé en prêtre en 1795, en compagnie de Claude-Gabriel Courtin, futur curé de Gentilly. Decaraffe se serait préalablement établi dans la région de Chambly pour y exercer son métier d’orfèvre. Il épousa une dénommée Marie-Louise Cottenoire, avant de venir s’installer à Bécancour avec sa famille en 1799, où il continua de pratiquer son métier jusqu’à son décès, en 1813. Toujours selon l’historien, seule l’épouse de Decaraffe et l’une de ses filles auraient été mises au courant de son secret. La première, probablement à cause de la franchise et de la confiance mutuelle que se doivent deux époux. La seconde, en recueillant les confidences d’un père à l’agonie. À l’instar de l’époux et du père, les deux femmes n’auraient accepté de divulguer ce secret qu’à l’heure de leur trépas.

C’est seulement en 1882, suite à l’inhumation au cimetière de Saint-Valère d’une dame âgée de 92 ans prétendant s’appeler Louise Le Bourbon, qu’on commença à s’intéresser réellement à cette énigme. Selon le curé Brunel, aumônier de la paroisse, cette dame aurait affirmer sur son lit de mort que son père était le fils naturel de Louis XV. Ce genre de confidence formulé au seuil du trépas laisse perplexe. Qui oserait mentir dans un moment aussi solennel? D’autant plus que le curé Marquis de Saint-Célestin affirmait déjà, en 1862, avoir inhumé en sa paroisse une dame âgée qui aurait prétendu elle aussi, juste avant de mourir, être la veuve d’un Bourbon.

Tous les documents d’archives relatifs à cette affaire semblent se référer au texte publié par l’abbé Gosselin dans le Bulletin des Recherches Historiques, en février 1903. En voici un extrait : « Jean-Louis Bourbon passa incognito au Canada et y vécu sous un nom emprunté, pratiquant l’humble métier d’orfèvre dans quelque paroisse de la vallée de la Rivière Chambly, où il se maria. Plus tard, il vint se fixer à Bécancour, où il mourut en 1813. (….) Une de ses filles est décédée à un âge très avancé et fut inhumée à St-Valère. Son père ne lui avait raconté son histoire que dans les dernières années de sa vie et en fit elle-même confidence à son curé avant de mourir. La vieille mentionnait surtout le fait qu’on avait coupé le cou à un de ses parents, Louis XVI, parce qu’il y avait du train par en haut. Je tiens ces détails du vénérable prêtre lui-même qui l’assistait à ces derniers moments. » Apparemment, Decaraffe demeura remarquablement discret tout au long de sa vie. Rien de son modeste quotidien, ni de son comportement ne permis jamais de croire qu’il posséda des ascendants royaux. Il ne laissa jamais planer aucune ambiguïté sur sa naissance, ni sur son métier d’orfèvre.

L’émotion atteint de hauts niveaux face à l’agonie d’un être cher. Si les propos d’un mourant demeurent relativement sacrés, cela n’empêche pas un esprit fiévreux de divaguer. Certains propos nébuleux peuvent être interprétés selon la convenance des personnes présentes au chevet du moribond. On peut y formuler de serments qu’on acceptera de trahir uniquement au moment de sa propre mort. Or, un secret n’est pas forcément une vérité.

Des recherches assidues afin de retrouver un descendant de Louis XV, répondant au nom de Jean-Louis Bourbon, né en 1762, sont demeurée vaines. Toutefois, un acte notarié retrouvé parmi le dossier de recherche consacré à Jean-Baptiste Decaraffe, vient contredire la rumeur de son arrivée au pays en 1795. Il s’agit d’un contrat de vente de terrains entre Jean-Baptiste Decaraffe, vendeur et Ezékiel Hart, acquéreur. Acte rédigé par le notaire Charles-Claude Pratte de Trois-Rivières le 27 juillet 1802. Ce document officiel précise que M. Decaraffe cède: « tous les lots, parts, portions ou quantité de terre qui lui seront ou pourront être accordées par Sa Très Gracieuse Majesté pour reconnaissance de ses services pendant la guerre des Américains. » Soulignons que la guerre d’indépendance américaine s’est échelonnée de 1775 à 1783. Ce document officiel semble donc apporter une preuve irréfutable que J.B. Decarrafe se trouvait déjà en Amérique lors de ce conflit. Si tel est le cas, il ne pouvait donc pas, comme on l’a avancé, avoir fui la Révolution française, puisque celle-ci débuta le 14 juillet 1789. L’acte notarié de 1802 vient donc contredire les révélations posthumes de l’épouse et de la fille de Decaraffe. Si on ne peut douter de leur sincérité, il est tout de même permis d’en questionner l’authenticité…

Références : Fonds Fabrique de Précieux-Sang, F354/A6/12
Fonds Wilfrid Bergeron, F173/A4/ 18
Dossier de recherche Jean-Baptiste Decaraffe
Photo : Contrat de vente, extrait du dossier de recherche, Jean-Baptiste Decaraffe

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