LES PIONNIÈRES DE SAINTE-EULALIE

Sainte-Eulalie, située à une quarantaine de kilomètres au sud-est de la ville de Nicolet, est une mission desservie par l’abbé Calixte Marquis de 1854 jusqu’à son érection canonique par Mgr Cooke, le 3 octobre 1857. Elle obtient son accréditation civile, le 1er juillet 1862. Ces repères temporels ne témoignent toutefois pas du courage et des privations que doivent affronter les premiers défricheurs originaires, pour la plupart, de Saint-Grégoire, paroisse où les nouvelles terres disponibles deviennent de plus en plus rares.

En 1931, Joseph-Donat Tourigny, fils aîné de Noé Tourigny, premier colon de Sainte-Eulalie, publie un album-souvenir en hommage aux pionniers de cette paroisse. Ce recueil, conservé dans le fonds d’archives de la Fabrique de Sainte-Eulalie, en plus d’évoquer les rudes conditions de vie des premiers défricheurs, met aussi en relief le quotidien trop souvent ignoré de leurs épouses qui acceptent de les seconder dans leur aventure: « Il fallait à une jeune femme un courage plus qu’ordinaire pour s’aventurer si loin des siens dans une forêt où les communications étaient impossibles en été et difficiles en hiver ». Les maris doivent parfois s’absenter du foyer pour des périodes indéterminées. Il revient alors à leurs conjointes de pourvoir aux travaux quotidiens de la ferme. Pour bien souligner l’angoisse ressentie par ces femmes temporairement isolées au milieu de nulle part, J.D Tourigny cite ce souvenir que lui confia un jour sa mère en se remémorant son passé de pionnière: « Vers la fin de l’hiver, mon père ayant manqué de foin dut aller en chercher à Saint-Grégoire. Il n’était pas encore arrivé qu’une grosse tempête de neige s’éleva. Maman qui était seule à la maison fut saisie d’une crainte terrible et passa la journée dans les transes ayant peur de la tempête et des visiteurs inopportuns qui auraient tôt fait d’enfoncer la porte en pareil péril. Le soir vint plus effroyable encore. Au bruit du vent et de la tempête s’ajouta les ténèbres et la pensée de passer la nuit seule dans cette immense solitude. Aussi, dit-elle, je me préparai à mourir. Elle se coucha avec la hache à ses côtés en cas d’attaque. Vers onze heures elle entendit un bruit et une voix bien connue lui demanda de venir ouvrir. Quel bonheur! C’était son mari qui arrivait après avoir bravé la tempête pour venir réconforter sa femme de sa présence ». Un second témoignage confirme le sang-froid dont une femme de défricheur doit parfois faire preuve en temps de colonisation : « Mr Arseneault était parti aux chantiers, sa femme était demeurée seule à la maison avec deux jeunes enfants. Un soir, vers onze heures, Madame Arseneault entendit frapper rudement à la porte ». Un inconnu prétend que lui et ses compagnons désirent se réchauffer avant de poursuivre leur voyage. Craignant que ces voyageurs ne défoncent la porte si elle refuse, la femme accepte de les accueillir: « Quatre grands hommes entrèrent et s’approchèrent du feu. Après avoir causé un peu, ces hommes voulurent faire les fanfarons afin de voir si Madame Arseneault aurait peur. Bien qu’à vingt arpents du plus proche voisin, elle ne laissa pas trop effrayer, mais elle avait hâte de les voir partir. Après un moment, afin de montrer qu’ils n’étaient pas méchants, ces hommes déclarèrent qu’ils venaient de Saint-Grégoire et ils nommèrent quelques personnes de cette paroisse que Madame Arseneault connaissait bien, puis ils partirent en la remerciant de son hospitalité et en la félicitant de sa bravoure ». Combien de femmes, à l’époque, se retrouvent ainsi confrontées à ce genre de mésaventure sans même les juger digne de mention? On ne soulignera jamais assez la contribution, souvent silencieuse mais essentielle, de ces valeureuses pionnières qui ont participé à la colonisation et à l’occupation du territoire.

Références :
Fonds Fabrique Sainte-Eulalie F324/A5/1

Trois femmes à Sainte-Eulalie vers 1918, Flore-Bourgeois-Gaudet, Estelle Bourgeois et Monique Gaudet, Fonds Françoise Gaudet-Smet F261-X60-39
Sainte-Eulalie, rue principale vers 1910, Fonds Françoise Gaudet-Smet F261-X60-76

One Response to LES PIONNIÈRES DE SAINTE-EULALIE

  1. pascalerochefort says:

    Merci pour cette article, très intéressant ! Je dévore tout ce qui attrait à mon village Sainte-Eulalie si vous en possédez d’autres …j’adorerais !!! merci

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