LES FAUX SAUNIERS ET LE PEUPLEMENT DE LA NOUVELLE-FRANCE

Le peuplement de la Nouvelle-France s’est fait grâce à l’apport de plusieurs groupes. Les engagés, les soldats et les filles du roi figurent parmi les mieux connus. Toutefois, la contribution des faux sauniers, ces contrebandiers du sel déportés dans la colonie au XVIIIe siècle, est moins souvent relatée. C’est en 1244, que le roi Saint-Louis, constatant l’importante source de revenu que représente la vente du sel pour les seigneuries et les abbayes, décrète une levée d’impôt sur ce produit. Cette taxe impopulaire, communément appelée gabelle, sera à l’origine d’une contrebande gigantesque et de multiples déportations. En 1730, le Canada reçoit un premier contingent de quinze contrebandiers. Cette initiative s’avère positive et convainc le gouverneur d’encourager ce genre d’envoi d’année en année. C’est ainsi qu’au fil des ans, entre 1730 et 1743, 585 faux sauniers débarquent dans la colonie. La traversée s’effectue souvent dans des conditions misérables, comme le décrit, en 1732, le père Nau après 80 jours de navigation: « Toutes les fois que nous sortions de l’entrepont, nous nous trouvions couverts de poux: c’étaient quatre-vingt faux sauniers, qui avaient langui pendant un an dans les prisons. Ces misérables auraient fait pitié aux plus barbares des Turcs. Ils étaient demi-nus couverts d’ulcères, et quelques-uns même rongés tous vifs par les vers. Nos soins ne les empêchèrent pas de mettre dans le navire, une espèce de peste dont tout le monde a été attaqué, et qui nous a fait mourir vingt hommes à la fois ». Signe des difficultés de la traversée, entre 1735 et 1739, ce sont plus des 2/3 des prisonniers qu’on doit hospitaliser à leur arrivée, sans compter ceux qui décèdent au cours du voyage ou peu de temps après leur descente à terre.

S’il est vrai que la métropole sélectionne les prisonniers qu’elle destine à la colonie, ses choix ne sont pas toujours des plus heureux. L’intendant et le gouverneur se plaignent à plusieurs reprises de l’envoi de gens trop vieux, infirmes et estropiés. Étant hors d’état de gagner leur vie, ils doivent être pris en charge par l’état ou retournés en France. Le nombre d’évasions semble aussi important. Quantité de faux sauniers disparaissent sans laisser de trace. Avec pour conséquence que, dans l’ensemble, la contribution des faux sauniers au développement de la Nouvelle-France demeure assez mince. S’établir sur une terre semble difficile. Certains faux sauniers commettent des crimes. Ainsi Jacques Grenier alias Jean-Baptiste Flaquette alias Jean Baptiste Caron erre ici et là et est à un moment convaincu de vols. De même Jean Chassé et Jean-Claude Carlos, qui semblent pourtant bien établis, sont acquittés en 1747 d’une accusation de faux-monnayeurs. Ces exemples démontrent bien que l’adaptation au pays ne se fait pas aisément. Les échecs sont plus nombreux que les réussites, alors que la population entretient des préjugés tenaces à l’égard des faux sauniers. Il faut voir à quel point les circonstances entourant leur arrivée au Canada leur sont défavorables, lorsque l’un d’entre eux se retrouve devant la justice. En cela, l’histoire de Jean Chassé (qui, comme on l’a vu plus haut, est acquitté d’une accusation de faux monnayeur) illustre bien les épreuves auxquelles doivent faire face les faux sauniers condamnés à la déportation. À l’origine, Chassé est accusé de contrebande et envoyé en Nouvelle-France où il arrive en juillet 1733, en compagnie de 93 faux sauniers. Les autorités maritimes retiennent alors ses services pour soigner les passagers tombés malades durant la traversée. Peu de temps après, il signe un engagement d’un an pour aller travailler aux Forges du Saint-Maurice. Serment qu’il renie en s’embarquant sur un petit vaisseau à destination de Gaspé dans l’espoir de fuir vers la France. Il échoue dans sa tentative de trouver un navire en partance pour la métropole et retourne à Québec. Il acquiert une ferme à L’lslet-du-Portage, près de Kamouraska, où il se marie en 1735. Il fait suffisamment prospérer sa terre pour obtenir, en 1741, l’autorisation de se rendre en France et de ramener avec lui sa mère, un frère et quatre sœurs. Jean Chassé décède le 6 juillet 1798 à Saint-André-de-Kamouraska, laissant derrière lui une généreuse progéniture de 17 enfants, issus de ses deux mariages. Bien que plusieurs faux sauniers semblent avoir eu de la difficulté à s’adapter à la colonie ou à s’y faire accepter, une centaine se marient et, à l’instar de Chassé, fondent une famille. Aujourd’hui, leurs descendants portent les noms de Gilbert, Dupuy, Bonneville, Borel Chaput, Chassé, Camiré, Consigny, Devault, Gousse, Patry, Perron, Poirier, et ont grandement contribué et contribuent toujours à bâtir le Québec.

Référence :
Fonds Albertus Martin, F277/M154/7
Cap-aux-Diamants, no 41, printemps 1995

Le Jos Pic, maquette du navire de guerre Royal Oak, fait partie de la collection du Séminaire de Nicolet

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