SEIGNEURIE ET MISSION DES JÉSUITES: LE DIFFICILE PARTAGE DES TERRES À SAINT-FRANÇOIS-DU-LAC

Le 5 janvier 1739, le notaire Dulaurent de Québec, fait parvenir par courrier royal un placet à l’attention du secrétaire d’état à la marine et responsable des colonies françaises, le comte Maurepas. Il agit alors au nom de Jean-Baptiste Jutras dit Desrosiers, seigneur du fief de Lussaudière ou Chenail Tardif, sur la rive sud du Lac-Saint-Pierre. Dans ce placet, le notaire expose l’objet du litige qui oppose le seigneur désireux de préserver l’intégrité de son fief et le père Aubery qui en revendique une grande partie. Ce jésuite assume la direction de la mission Saint-François-de-Sales depuis 1709. Dès la fin du siècle précédent, cette mission accueille un certain nombre de réfugiés Abénakis ayant combattus aux côtés des Français en Acadie et en Nouvelle-Angleterre. Le père Aubery réclame l’expansion territoriale de sa mission afin d’offrir un lieu de résidence permanent pour les Amérindiens se trouvant sous sa responsabilité. En cela, il se conforme à la politique du gouvernement français désireux de conserver l’alliance nouée avec les Abénaquis dans sa guerre contre les Anglais. Voici en résumé les arguments soumis au ministre du roi par le notaire Dulaurent en faveur de Jean-Baptiste Jutras: « En 1724, le suppliant aurait acquis ledit fief alors presque tout en bois debout et désirant se conformer à l’ordre de Sa Majesté pour le défrichement et culture des terres, il a par beaucoup de travaux défriché et établi sur ce fief un domaine sur lequel il a vingt arpents au moins de terre en labour et prairie. Il a en outre concédé 22 habitations, dont 17 existantes et cinq abandonnées à cause du trouble injuste fait au suppliant par le Père Aubery ». La détermination du seigneur d’établir une quarantaine de jeunes gens supplémentaires sur autant de concessions, contraint le jésuite à faire des représentations auprès du gouverneur des Trois-Rivières, Pierre Rigaud de Vaudreuil. Le père Aubery avance pour sa défense que l’expansion de la seigneurie nuirait à celle de la mission. Selon lui, le déboisement éloigne déjà le gibier nécessaire à la subsistance des Amérindiens. Jean-Baptiste Jutras accuse, pour sa part, le père Aubery de vouloir le départir de la meilleure partie de son domaine; le jésuite convoitant surtout les terres fertiles épargnées par les crues printanières.

Le notaire utilise l’argument financier pour tenter d’influencer le ministre de Louis XV, en soulignant l’apport non négligeable du fief de Lussaudière à l’économie de la colonie : « Le père Aubery s’est déjà accaparé de cinquante arpents de front et d’une lieue de profondeur, où le suppliant aurait placé plus soixante habitants, ce qui, en raison de 8 livres de cens et rentes, donnait au dit suppliant un revenu de plus de 500 livres ». Le notaire ajoute, pour la défense de son client, que le jésuite s’est toujours entêté à vouloir, non seulement préservé sa mission, mais aussi à promouvoir son expansion. Au détriment des Abénakis eux-mêmes qui formuleraient depuis des années le souhait d’aller s’établir à la baie Missisquoi. Ce qui, selon maître Dulaurent : « serait pourtant d’un grand avantage pour l’établissement des terres au lac Champlain, et surtout pour secourir au besoin le fort Frédéric ». Il faut préciser que les Français comptent alors beaucoup sur la présence des Abénakis pour servir de rempart contre les raids des troupes britanniques sur la rivière Saint-François.

Suite à la plainte du père Aubery auprès du gouverneur des Trois-Rivières, Jean-Baptiste Jutras s’adresse au marquis de Beauharnois et à l’intendant Hocquart afin d’obtenir justice : « Ils assurèrent le suppliant qu’ils lui rendaient toute la justice qu’il pouvait espérer ». Or, ces derniers préfèrent plutôt s’en remettre au jugement du ministre Maurepas. Nous ignorons de quelle manière celui-ci a tranché la question. La suite nous enseigne toutefois que le village d’Odanak, qui occupe une bonne partie du territoire convoité jadis par le père Aubery, a succédé à la mission Saint-François-de-Sales.

Références :
Fonds Elzear Bellemare, F045/D2/1
Fonds Fernand R. Obomsawin, F508-43

Lettre du notaire Dulaurent datée 1739 – fonds Fernand R. Obomsawin F508-43

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :