ANTOINETTE ÉLIE : MISSIONNAIRE EN CHINE AU DÉBUT DU 20E SIÈCLE (1): LE VOYAGE

En choisissant d’entrer chez les Franciscaines Missionnaires de Marie à Québec le 2 mars 1902, Antoinette Élie ne se doute probablement pas du destin exceptionnel que lui réserve sa soudaine vocation. Fille de Joseph Élie et de Héloïse Bélisle, Antoinette Élie naît à Baie-du-Febvre le 18 avril 1880. Dès la seconde année de son noviciat, celle que l’on nomme désormais Marie-Lucienne-de-Jésus est appelée à Rome par la fondatrice de la congrégation. Elle quitte la ville Sainte en mars 1904 pour se rendre à la mission de Taiyuanfu, en Chine où sept religieuses ont été massacrées quatre ans plus tôt par des rebelles opposés à l’impérialisme étranger. Elle prononce ses vœux en 1905, au sein de cette mission où elle œuvrera durant 15 ans. Sœur Marie-Lucienne est rappelée à Rome en 1919 où elle se voit confié d’abord la charge d’assistante générale, puis de vicaire-générale de l’Institut, de 1926 à 1959. Elle subit une hémorragie cérébrale, en 1952, qui la laisse impotente jusqu’à son décès, survenu le 13 février 1966. Le fonds Antoinette Élie, conservé au CAR, est surtout composé de la généreuse correspondance que la franciscaine entretient avec les membres de sa famille tout au long de sa vie religieuse. Bon nombre de ces lettres sont rédigées au cours des quinze années qu’elle demeure en Chine à titre de missionnaire. Issues d’une plume gracieuse et concise ces lettres témoignent du courage exceptionnel et de l’abnégation exigés de la part de ces jeunes femmes qu’on envoie au front, en quelque sorte, avec leur foi pour seule arme. Ces religieuses doivent conjuguer avec des civilisations millénaires, aux coutumes très différentes des nôtres, qui se montrent parfois hostiles envers les étrangers.

C’est de Rome, le 14 janvier 1904, que la jeune novice de 24 ans annonce à ses parents : « Je partirai pour la Chine. Il s’agit d’une grande grâce. Nous partons toutes heureuses d’avoir été choisies par le Bon Dieu pour aller travailler à sa gloire dans ces pays infidèles » Elle s’embarque le 19 mars 1904 à Naples et arrive en Chine le 14 mai suivant, après une traversée mouvementée, sur une mer souvent déchaînée. Or, le périple ne s’arrête pas là. Il faut se rendre jusqu’à la province du Shanxi, trajet d’une durée de trois semaines nécessitant divers moyens de transports : «15 heures de bateau, en chemin de fer jusqu’un peu plus loin de Pékin et ensuite une sorte de chaise portée par deux Chinois pendant 8 jours ». C’est avec une certaine dose de dérision et de résignation qu’elle décrit l’insalubrité qu’elle constate tout au long de son voyage. Sa description sarcastique du type d’hôtel où elle loge durant son trajet, témoigne néanmoins du choc des civilisations à laquelle elle est confronté : « Ce n’est pas tout à fait le Windsor. La tapisserie est toujours plus ou moins déchirée, s’il y en a. Au milieu, une petite table noire qui n’a peut-être jamais vu de savon, un bout de banc, ou une vieille chaise cassée. Voilà l’auberge chinoise si vous ajoutez des mouches, des puces et quelques fois des poux. » De plus, les religieuses frôlent la mort en cours de route, alors qu’une dispute éclate entre des militaires exigeant des excuses quelconques aux porteurs de chaise qui refusent de se soumettre. Des fusils sont braqués sur les sœurs durant de longues minutes. Elles échappent miraculeusement à la mort, alors que les porteurs parviennent enfin à raisonner leurs assaillants.

Prendre la relève d’une mission qui fût le théâtre d’un indescriptible massacre exige une foi et un courage exemplaires. Les Franciscaines connaissent les détails de la journée sanglante du 9 juillet 1900, elles ont entendu les récits d’horreur de la bouche même de certaines rescapées. Elles connaissent très bien les dangers auxquels leur dévouement les expose : « Priez que nous restions fidèles si la persécution venait de nouveau à éclater. » Onze sœurs pour s’occuper de 330 orphelines, sans compter la vingtaine de bébés qu’elles accueillent, soignent ou inhument tous les jours, le travail est considérable. Les jeunes filles recueillies par les Franciscaines sont pour la plupart des fillettes abandonnées par leur famille. Bien avant que le féminisme ne devienne un mouvement, sœur Marie-Lucienne ne peut que s’interroger sur le traitement réservé aux jeunes Chinoises. La coutume des « petits pieds » la trouble particulièrement : « C’est un bandage très serré qui à la longue fait mourir le pied ; à l’âge de 6 ou 7 ans on les bande d’abord légèrement, et plus serré à mesure qu’elles grandissent. C’est un morceau de chaire sans aucune forme, on ne distingue même pas les orteils qui sont rentrées les unes dans les autres. Elles doivent gesticuler continuellement pour tenir l’équilibre et pouvoir tenir debout. Nos orphelines aussi ont le petit pied autrement nous ne pourrions pas les marier. Vraiment la femme chinoise est esclave, mais les pauvres païennes endurent leur mal. » Après les affres du voyage, c’est désormais le quotidien d’une mission catholique au cœur de la Chine socialement mouvementée du début du vingtième siècle que Marie-Lucienne-de-Jésus dépeint dans sa correspondance que nous continuerons d’explorer au cours de la prochaine chronique.

Référence :
Fonds Antoinette Élie (Sœur Marie-Lucienne-de-Jésus, f.m.m.) F373/A1/1

Antoinette Élie (Sœur Marie-Lucienne-de-Jésus) F373-B

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