LA COLONISATION DE LA RIVE-SUD SELON BENJAMIN SULTE

Le CAR Séminaire de Nicolet conserve la correspondance qu’entretiennent Benjamin Sulte et l’abbé Elzéar Bellemare, au début du siècle dernier. Le curé Bellemare en réfère alors aux connaissances de l’historien pour l’aider dans son projet de rédaction d’une monographie de l’histoire de Baie-du-Febvre et, éventuellement, celle de Nicolet. Leurs échanges épistolaires occupent un volume important des documents contenus dans le fonds d’archives Elzéar Bellemare, déposé au CAR. Cette correspondance a ceci de particulier que Benjamin Sulte ne se contente pas seulement de fournir de précieux renseignements pour alimenter l’œuvre de l’abbé Bellemare. Il n’hésite pas à émettre, en marge de ses retranscriptions, son opinion concernant certaines controverses historiques qui le préoccupent particulièrement.

Benjamin Sulte est un historien autodidacte né à Trois-Rivières en 1841. Il occupe le poste de commis en chef de la défense nationale à Ottawa jusqu’à sa retraite en 1902. Écrivain passionné d’histoire et de littérature, il publie plusieurs volumes. Sa bibliographie comprend des recueils de poésie, des livres de références littéraires et plusieurs titres traitant de l’histoire du Canada, dont « L’histoire des Canadiens-français », édité en 1882, qui demeure jusqu’à ce jour son plus célèbre ouvrage. Il publie aussi deux albums sur l’histoire de Trois-Rivières et une monographie de Saint-François-du-Lac. Le curé Elzéar Bellemare occupe la cure de Baie-du-Febvre de 1898 à 1913. Féru d’histoire, il profite de ses périodes de loisirs pour rédiger celle de sa paroisse et entreprend, à la fin de sa vie, la rédaction de l’histoire de Nicolet, qu’il n’aura malheureusement pas le temps de terminer.

Benjamin Sulte se montre souvent très critique envers certains de ses collègues historiens. S’il ne les attaque pas toujours ouvertement, ses retranscriptions au curé Bellemare abondent de commentaires, parfois virulents, griffonnés en marge des documents. Il reproche, entre autres, aux Jésuites et à l’historien Henri-Raymond Casgrain, leur penchant pour un certain révisionnisme historique. Il réagit sévèrement face à l’affirmation de l’abbé Casgrain qui prétend que la colonisation de la rive sud du Saint-Laurent est due majoritairement à une immigration massive provenant de France. Sulte rédige alors ce mémo qui se veut, à la fois, une semonce envers ce qu’il considère une malhonnêteté intellectuelle de la part de son collègue, de même qu’un vibrant hommage à nos ancêtres Normands : «Depuis Sorel jusqu’au-dessous de Lévis, je ne pense pas qu’il y ait eu un seul colon venant de France directement. Tous les colons sortaient de la rive nord du fleuve et si, dans le nombre, quelques-uns étaient nés en France, ils étaient habitants du nord avant tout. Il n’est pas vrai de dire que les seigneurs du sud attiraient des colons de France pour peupler leurs domaines. Dans sa « Paroisse Canadienne », l’abbé Casgrain affirme, par exemple, et comme quelques autres, que Monsieur de la Bouteillerie faisait venir ses colons de France. Quand il publiait cette assertion, il avait déjà en main la preuve du contraire fournie par moi. Que pensez-vous de cela? Il mettait son orgueil à mentir parce qu’il a toujours cherché à embellir le rôle des seigneurs. Du Cap Champlain et Batiscan sont sortis des coureurs des bois nombreux et marquants, mais aussi une phalange de colons pour la rive sud du fleuve et depuis Trois-Rivières jusqu’à Maskinongé. Tel a été le mouvement de formation de ce pays. L’estoc normand y dominait absolument. Ceux qui sont venus de d’autres régions de France – mais en second lieu – ont été absorbés par la force normande. Qui dit Normand, dit cultivateur. Ces gens-là se débrouillent partout, mettent leur empreinte partout si l’occasion leur est tant soit peu favorable.»

La colonisation des townships au sud du Saint-Laurent semble lui donner en grande partie raison. Les mémos de Benjamin Sulte exposent néanmoins au grand jour les divergences de points vues qui peuvent parfois surgir entre historiens. Ils démontrent aussi que, l’histoire n’étant pas une science exacte, son interprétation est susceptible de varier selon les individus et les époques.

Référence : Fonds Elzéar Bellemare, F045/D2/5

Benjamin Sulte Collection Georges-Étienne Brassard C079-G6-52-3421

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