LES FLÉAUX ET L’AVENIR: UNE PRÉOCCUPATION DE TOUS LES TEMPS

En ces temps de Covid19, alors que l’humanité entière s’interroge sur l’avenir que nous réserve l’après pandémie, certains documents d’archives témoignent des craintes et des espoirs de nos ancêtres confrontés à des défis similaires. De tous les fléaux susceptibles de frapper l’humanité, la guerre demeure sans nul doute le pire de tous; car, contrairement aux séismes naturels ou aux épidémies, il s’agit d’une calamité que l’humanité s’inflige à elle-même. Alors que la guerre mondiale de 14-18 ravage l’Europe, l’avenir prometteur, que laissait présager les prodigieux progrès scientifiques du 19e siècle et début 20e, devient soudain incertain. Les plus lucides savent qu’il s’agit d’un choc des civilisations et qu’un nouveau monde doit nécessairement resurgir de l’ancien. Mais lequel?

Dans une lettre au curé Bellemare datée du 12 décembre 1917, Benjamin Sulte s’interroge sur l’état dans lequel se retrouvera le monde à la fin de ce premier conflit mondial qui, jusque-là, demeure le plus meurtrier de l’histoire. Il est étonnant de constater à quel point les préoccupations qu’exprime l’historien à l’époque trouvent des échos dans nos propres craintes face à la pandémie actuelle. Il réalise d’abord que le monde de l’après-guerre ne sera plus du tout pareil : « Nous sommes à un tournant des destinées des peuples. Une heure comparable à la chute de l’empire romain. Le Canada et les États-Unis ne sont pas maîtres du lendemain. Si le prussianisme l’emporte nous retournerons à l’esclavage du gouvernement autocratique et ce ne sera pas gai avec les moyens que la science met à sa disposition. » Cette vision pessimiste se maintient et s’affirme lorsqu’il songe à l’évolution lente, sinon parfois rétrograde, de la civilisation. Benjamin Sulte n’aurait probablement pas adhéré au slogan populaire « Ça va bien aller » apparu au début de la pandémie actuelle : « Presque partout la civilisation n’est qu’une croute qu’il suffit de gratter avec l’ongle pour découvrir la bête féroce. Le tout petit peu que nous avons acquis au cours de 6000 ans n’est pas trop solide. Si la civilisation avait suivi une marche graduée depuis 6000 ans, nous serions presque des anges. » Les horreurs perpétrées au cours de la Grande Guerre laissent l’historien plutôt sceptique face au futur de l’humanité. À l’instar de certains de nos contemporains, il partage une vision plutôt sombre de l’avenir. Selon lui, les humains doivent changer en profondeur leur attitude et leurs habitudes, sinon : « Le passage de l’humanité sur la terre durera le temps voulu par la volonté divine. Ce n’est pas seulement notre génération qui est comptée sur cette boule, mais toute l’humanité. Nous sommes des oiseaux de passage. » L’historien est tout de même un homme de son époque et ne peut qu’accorder une volonté divine au destin de l’humanité, tout en se rapprochant d’une vision pessimiste du monde : « Les catastrophes qui font reculer la civilisation provient d’un ordre divin qui veut de la lenteur dans l’action. Le pourquoi de tout cela nous échappe entièrement. À quoi servait le monde avant le déluge? Les océans déborderont de nouveau et tout sera balayé. » On peut facilement imaginer que la première guerre mondiale, qui sévit toujours et dont personne ne peut encore entrevoir la fin, influence considérablement les propos pessimistes de M. Sulte, en 1917. Qu’en aurait-il été s’il avait possédé une boule de cristal lui permettant d’entrevoir l’avenir? Moins d’un an après ses épanchements épistolaires cités plus haut, la grippe espagnole causera des ravages partout dans le monde. Cette épidémie deviendra la plus meurtrière de tous les temps, occasionnant à elle seule deux à trois fois plus de morts que le premier conflit mondial qui vient tout juste de se terminer. Quel aurait été la réaction de M. Sulte s’il avait pu prévoir les nombreux fléaux et catastrophes qui ont fait du 20e siècle l’un des plus meurtriers de tous les temps? La question se posait alors concernant l’après-guerre comme elle se pose pour nous aujourd’hui en cette fin anticipée de pandémie.

Référence :

Fonds Elzéar Bellemare, F045/D3/3

Cénothaphe 2007 – photographe Lionel Fréchette F085-P12933 Fonds Séminaire de Nicolet

Vimy – Monument commémoratif des Canadiens tombés en France 1914-1918 – F061-A1-2-99, Fonds Georges-Étienne Lemire

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