LE MAÎTRE DES HAUTES ŒUVRES EN NOUVELLE-FRANCE (BOURREAU)

LE MAÎTRE DES HAUTES ŒUVRES EN NOUVELLE-FRANCE (BOURREAU)Le 23 octobre 1679, à Saint-François-du-Lac, au cours d’une bagarre dont on ignore l’origine exacte, Jeanne Couc, âgée de 20 ans, est mortellement blessée et son père cruellement maltraité. Dès le 31 octobre, lors d’un procès tenu devant le lieutenant général de la juridiction de Trois-Rivières, Jean Rattier dit Dubuisson est reconnu coupable de ce meurtre : « Il devait être conduit à Saint-François et là attaché à une potence pour y être pendu et étranglé et y demeuré exposé durant vingt-quatre heures. » L’accusé fait appel de sa sentence auprès du Conseil souverain de Québec où il est transféré le 3 novembre. Il y subit alors un second procès au cours duquel plusieurs personnes sont appelées à témoigner. L’affaire durera plus d’un an. Le verdict de culpabilité est maintenu et Jean Rattier est condamné à être pendu : « Non pas à Saint-François, mais à Québec même, sur la place du marché de la base ville. » Toutefois, comme il n’y a pas d’exécuteur public, on lui propose la vie sauve à condition qu’il accepte de combler le poste. C’est ainsi qu’il devient le quatrième maître des hautes œuvres du Canada.

De par leur fonction morbide, les bourreaux ne se recrutent pas facilement parmi la population. Celui qui « accepte » cette charge doit aussi accepter de vivre en paria de la société canadienne qui voit d’un très mauvais œil le statut de maître des hautes œuvres. Toute relation avec lui ou un membre de sa famille est jugée avilissante. On ne lui permet même pas de loger à l’intérieur des murs de la ville de Québec. « Mais à peine l’avait-il installé dans une maison située hors de l’enceinte de la ville que les Québécois prirent plaisir à se rendre près de sa demeure pour insulter sa femme et ses enfants ». On les harcèle à tel point que le Conseil souverain juge nécessaire d’intervenir pour faire cesser cette persécution. On imagine qu’il doit être très difficile de gagner sa vie dans de telles conditions. Est-ce pour palier à une trop grande précarité que l’épouse de Jean Rattier s’autorise à défier la loi? Celle-ci place son époux dans une étrange situation alors que le 5 juillet 1695, elle est reconnue coupable de recel. Ce jour-là, c’est Jean Rattier qui est chargé de lui mettre le carcan au cou. Il continue néanmoins d’exercer cette fonction peu enviable jusqu’à sa mort, en 1703.

Le statut de maître des hautes œuvres ne se transmet pas de génération en génération. Toutefois, le fils cadet de Jean Rattier, Pierre, en arrive, un peu malgré lui, à suivre les traces de son père. En 1703, Pierre Rattier songe à quitter le pays pour la Nouvelle-Angleterre, puis se résout à demeurer définitivement au Canada. Il épouse Catherine Rousseau, originaire du Poitou, qui lui donne sept enfants. Pierre Rattier parvient tant bien que mal à nourrir sa famille en vendant ses services à titre de journalier chez différents employeurs de la région de Québec. Insatisfait du salaire que lui octroient ses patrons, il se permet de leur dérober divers outils et matériaux. Lui et son épouse sont emprisonnés en 1710 pour ces rapines, de même que pour une série de vols commis en compagnie de Jacques Élie, criminel notoire et cinquième bourreau qui succéda à Jean Rattier. Les lourdes accusations portées contre Pierre Rattier encouragent le Conseil souverain à lui faire une offre similaire à celle proposer à son père quelques années auparavant. Ils promettent de le libérer, lui et sa femme, à condition qu’il accepte de remplacer le bourreau Élie, récemment assassiner. N’ayant guère le choix, Pierre Rattier devient le sixième maître des hautes œuvres du Canada, fonction qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1723.

Références :
Fonds Elzéar Bellemare, F045/D2/5
Histoire de Saint-François-du-Lac, Thomas M. Charland, Collège Dominicain, 1942
Histoire de Saint-François-du-Lac, Benjamin Sulte, Imprimerie de l’Étendard, 1886

Prison de Trois-Rivières vers 1908, collection Germaine Milot – Illustrated Post Card Co
C176-A1-1-14
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