UNE RÉVOLUTION PAS TRANQUILLE POUR TOUT LE MONDE

Le décès de Maurice Duplessis en septembre 1959, de même que l’accession au pouvoir du parti libéral de Jean Lesage en juillet 1960, marquent les débuts de la Révolution Tranquille au Québec. L’Union Nationale régnait sans discontinuer sur les destinées de la province depuis 1944. Période qualifiée de Grande Noirceur par plusieurs historiens qui considèrent le régime Duplessiste, axé prioritairement sur les traditions sociales et religieuses, comme un frein important au développement de la province. Contrairement à la majorité des pays du monde, et même la plupart des autres provinces, les services sociaux, l’éducation et le système de santé continuent d’être majoritairement administrés par les communautés religieuses. En 1960, celles-ci ne peuvent plus réellement répondre aux besoins d’une population croissante, alors que les vocations déclinent rapidement. On met moins d’une décennie pour rattraper le retard accumulé. Dès 1961, Alphonse-Marie Parent est nommé à la tête d’une commission d’enquête sur l’éducation dont le rapport servira de base au système d’éducation actuel. En guise de levier économique on nationalise l’électricité et on met sur pied le ministère des affaires sociales. Quoique qualifiée de Révolution Tranquille, cette accession soudaine à la modernité ne s’effectue pas sans heurt pour tout le monde. Il s’agit d’un véritable bouleversement pour les communautés religieuses qui, depuis des décennies, contrôlent presque entièrement toutes les institutions à vocation sociale et qui voient soudain ce monopole leur échapper.

Des changements aussi importants dans un délai aussi bref engendrent d’inévitables bouleversements individuels. Face à une remise en question en profondeur de leurs convictions, certaines personnes manifestent leur désarroi envers une société dans laquelle ils se reconnaissent de plus en plus difficilement. Nous jugeons pertinent de reproduire ici quelques extraits d’une lettre qu’un étudiant du collège Pontifical Canadien à Rome fait parvenir au curé de sa paroisse, vers 1960. Il y exprime les craintes suscitées lors d’une conférence offerte par un cardinal, probablement québécois, aux idées, sinon progressistes, tout au moins réalistes : « Il nous a parlé de dialogue avec les laïcs. Il a reconnu qu’au Québec on ne vit plus dans un milieu chrétien. Les cadres le sont peut-être encore, mais ils sont inconsistants et vides et ne représentent plus de convictions, profondes véritables. En conséquence de cela, il parle de concessions à faire dans l’éducation, par exemple. Il a même dit que par tolérance, on devrait concéder quelques écoles neutres et athées pour ceux qui le sont… On dirait qu’il est pessimiste, qu’il a peur des intellectuels anticléricaux et qu’il est prêt, à cause de cela, à leur faire toutes les concessions. D’ailleurs nos séminaires remplis de prêtres ne produisent plus les vocations qu’ils devraient et forment plutôt de universitaires révoltés et irréligieux. Comme il y a dans tout cela une part de vérité, cette conférence a bouleversée beaucoup de prêtres ici et amené beaucoup de discussions. Il a même dit que les collèges et les hôpitaux si souvent subventionnés par l’état pourrait être étatisés sans que nous ayons notre mot à dire. Il ne considérait pas le fait que des milliers de prêtres, religieux et religieuses y ont travaillé depuis deux ou trois cent ans presque gratuitement. Que sortira-t-il de tout cela? Ces concessions sont-elles véritablement nécessaires avant que le laïcat impatient et frustré s’empare de force de ce qu’il croit lui revenir de droit? » On ignore, toutefois, si ce cardinal – dont on ne cite jamais le nom– appartenait à une exception, où s’il n’osait pas dire tout haut ce que l’ensemble du clergé pensait déjà tout bas?

Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet

Référence : Fonds Albertus Martin F277/A1/1

Concile Vatican II 1ère journée en 1962, Photographe Spartaco Appetiti, F277-I104-2-34
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