CRÉATION DU DIOCÈSE DE NICOLET (5) : LA RÉSURGENCE DU PROJET

En 1875, le refus de Rome de créer le diocèse de Nicolet a de quoi rassurer les partisans de Mgr Laflèche. Selon eux, le récent décret du Vatican représente une véritable victoire pour l’autorité des évêques et confirme l’assemblée épiscopale en tant qu’unique autorité habilitée à résoudre ce genre de question. Du côté nicolétain, on se résigne devant la décision du Saint-Siège, mais comme l’écrit Mgr Marquis à son allié Mgr Taschereau, archevêque de Québec : « la soumission n’empêche pas de voir clair. Pour ma part, je suis bien décidé à prendre les choses gaiement et à attendre aussi gaiement l’heure de la providence. » Cette occasion survient plus vite que prévue. Mgr Conroy, délégué par Rome pour régler les divisions au sein de l’Église du Canada, a partiellement échoué dans sa mission. Le conflit idéologique qui divise depuis des années les ultramontains et les libéraux ne s’atténue pas. Au contraire, il atteint un point culminant lorsque les autorités de Québec manifestent leur intention de transformer l’école de médecine de Montréal en une succursale de l’université Laval. Mgr Bourget, évêque de Montréal, s’oppose vivement au projet. Il juge que l’université Laval s’engage de plus en plus dangereusement sur la voie de la laïcité, du libéralisme, voir même du protestantisme. Il faut, selon lui, freiner cette tendance et confirmer le monopole de l’Église à tous les niveaux de l’éducation.

L’ultramontanisme prend de l’expansion dans la province vers le milieu du 19e siècle. Après la Conquête, l’Église catholique subit une lente asphyxie. La Couronne Britannique lui reconnait certains droits, mais la fondation de nouvelles congrégations religieuses est interdite, les vocations pratiquement taries et les liens avec la France coupés. Cent quarante-quatre prêtres vieillissants pourvoient aux besoins spirituels et éducatifs d’une population qui est passée, en trente ans, de 200 000 à 500 000 habitants. En 1840, Mgr Forbin-Janson, évêque français en exile au Canada, entreprend une série de prédications qui, en deux semaines, parvient à réunir au-delà de dix mille personnes, uniquement dans la ville de Québec. Le religieux entraîne dans son sillage : « Trente-cinq prêtres qui, durant une semaine, confessaient sans discontinuer et enregistraient un millier de retours à la pratique religieuse après plusieurs années d’abstention. » Le pouvoir britannique, ébranlé par le récent soulèvement des patriotes, applique désormais avec plus de souplesse le décret imposé aux communautés religieuses. Ce relâchement tacite encourage Mgr Bourget à outrepasser la loi. Il s’embarque alors pour l’Europe afin de recruter des communautés religieuses : « Il fit alors venir au Québec les Oblats de Marie Immaculée, Jésuites, Pères de Sainte-Croix, Clercs de Saint-Viateur, Frères de l’Instruction chrétienne, les Dames du Sacré-Cœur et fondait sans tracasserie administrative les communautés des Sœurs de la Providence, des Saints-Noms de Jésus, de Marie, de Sainte-Anne etc. »

Profitant de cet engouement, les évêques Bourget et Laflèche s’appliquent à promouvoir le Programme Catholique qui consiste sommairement à inviter les électeurs de cette allégeance à ne voter que pour les candidats qui s’engagent publiquement à défendre les droits de l’Église et la morale catholique. S’il se trouve plusieurs prêtres pour soutenir ce programme, d’autres, bénéficiant de l’estime et de la protection des politiciens, jugent qu’il s’agit d’une provocation inopportune et dangereuse. Ils rappellent le statut précaire de l’Église au sein de la colonie britannique et soutiennent que sa survie, dans les conditions concrètes de la vie politique canadienne, suppose une séparation entre la religion et la politique. Certes la religion doit être protégée par les lois, mais le clergé n’a pas à se mêler de politique tant que la morale ou la liberté de l’Église sont respectées. Argumentation taxée de libéralisme par les catholiques intégraux.

La querelle universitaire se retrouve donc au cœur des débats entre ultramontains et libéraux. Jusqu’à sa démission, Mgr Bourget multiplie les interventions auprès de Rome pour empêcher l’école de médecine de devenir une succursale de l’université Laval, qu’il soupçonne même d’abriter des Francs-Maçons. En 1876, Mgr Laflèche prend la relève de l’ex évêque de Montréal avec un zèle implacable. Fort de l’appui de ses collègues de Rimouski et d’Ottawa, il affronte directement l’archevêque de Québec et ses alliés. Il multiplie les interventions, les dénonciations, les mémoires et se rend jusqu’au Vatican. Les partisans de l’université Laval reconnaissent en lui un redoutable adversaire qu’il faut terrasser à tout prix. Dans ce climat d’affrontements et de dénonciations, le projet de démembrement du diocèse de Trois-Rivières redevient bientôt une arme intéressante. Réduire considérablement l’importance du diocèse de Mgr Laflèche, arracher à Rome une décision qui pourrait paraitre une punition pour ses incartades, placer à Nicolet un partisan de Québec qui contrebalancerait l’influence du vieil évêque. D’autant plus que le séminaire de Nicolet se trouve déjà en quelque sorte sous la protection de l’université Laval et que Léon XIII, plus « libéral », remplace Pie IX, en 1878. Toute cette agitation sert de prélude aux hostilités futures… (à suivre)

Texte : Serge Rousseau pour le CAR Séminaire de Nicolet

Références : Fonds Albertus Martin F277/M176/2. Cahiers Nicolétains vol. 5, no1 et vol. 6, no 4.

Ignace Bourget 2e évêque de Montréal, 1840-1876, F277-I111-2-114
Léon XIII Vincenzo Gioacchino Pecci, F085-P6426
Mgr Forbin-Janson F003-R26.149
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